Altruisme et éducation : investir les talents

Gauvain 7 ans

« Tous ceux que j’ai connus pour être vraiment heureux avaient appris comment servir les autres » L’altruisme rend-il heureux, comme le suggère le théologien Albert Schweitzer dans un discours prononcé en 1935 à l’école des Silcoates, une école privée anglaise célèbre pour la qualité et la diversité de son éducation ? Faut-il l’apprendre à l’école ? Comment ? Les réponses à ces questions sont oui, avec plaisir, avec joie, par la pratique et la créativité.

D’après le Larousse, L’altruisme est le souci désintéressé du bien d’autrui.  Matthieu Ricard, moine bouddhiste, chercheur en génétique, a consacré cinq années de recherches à l’altruisme et publié, en 2013, un impressionnant ouvrage dédié à cette question, Plaidoyer pour l’altruisme. Pour lui, « Le vrai bonheur est indissociable de l’altruisme, car il participe d’une bonté essentielle qui s’accompagne du souhait profond que chacun puisse s’épanouir dans l’existence. »

Laissons-nous guider par cette proposition. Ajoutons-y que l’acte altruiste, même s’il est désintéressé consciemment, trouve ses racines dans la survie de l’espèce.

 Nous avons tous intérêt à être altruistes

Les manifestations d’altruisme les plus visibles se font dans le cadre de la maternité et du soutien familial : entraide entre parents, enfants, grands-parents, petits-enfants. Sans l’altruisme de nos proches, nous ne pourrions survivre. Sans notre altruisme, nos proches seraient en danger. Malgré la définition initiale de l’altruisme par le désintérêt, on constate donc un intérêt réel à ce que chacun soit altruiste, pour soi, mais également pour la vie collective.

Altruisme élargi

Ce qui est vrai pour la famille l’est aussi pour la société. C’est ce que Matthieu Ricard appelle l’altruisme élargi.

Elargir l’altruisme, est-ce possible ? Plus que possible, c’est une réalité dans la vie quotidienne d’un grand nombre d’entre nous sous des formes très variées : bénévolat, engagement en politique locale, don, consommation équitable, innovation sociale. Les chiffres suivants illustrent ce dynamisme :

  • en 2010, la France comptait 16 millions de bénévoles du secteur associatif[1] ;
  • l’Hexagone totalisait près de 375 000 conseillers municipaux non rémunérés[2] ;
  • 5 350 000 foyers (soit 17% des foyers français) donnaient en moyenne 366 € par an à des associations caritatives ou humanitaires en 2010[3] ;
  • le commerce équitable a totalisé 408 millions € de chiffre d’affaires en 2012, soit une croissance de 10% en 2012 par rapport à 2011[4].

Altruisme et éducation

Dans les écoles françaises, l’altruisme est une valeur intellectualisée, enseignée généralement de manière magistrale, apprise par cœur dans les cours d’éducation civique ou d’histoire. L’altruisme en action est parfois encouragé par les professeurs. Au-delà, un grand nombre d’entre eux donnent l’exemple au quotidien par une attention toute particulière à leurs élèves, par une posture d’aide et de soutien, d’accompagnement vers l’autonomie.

Il n’en demeure pas moins que la culture de compétition, la lourdeur des programmes, la méconnaissance de dispositifs de formation, d’accompagnement, de soutien et de développement de l’altruisme, notamment sous forme d’entraide, de solidarité locale ou internationale, de vie associative, constituent les principaux freins à la généralisation de pratiques altruistes à l’école.

 Impuissance apprise ?

La tension entre notre nature humaine profondément teintée d’altruisme et l’absence de pratiques altruistes quotidiennes à l’école génère un paradoxe provocateur de mal-être difficilement supportable. Cette tension paradoxale provoque un sentiment d’impuissance. Comment, dans le lieu même des apprentissages, oublie-t-on d’apprendre à mettre notre nature au service des hommes ? Au fil des ans, ce sentiment d’impuissance est consolidé, intégré.

Dans les années 1970, le psychologue américain Martin Selligman a montré qu’une des causes de la dépression est ce qu’il a appelé l’impuissance apprise. L’altruisme apparaît donc comme un élément central de notre bonheur.

L’altruisme au programme pour tous

Imaginons que l’altruisme soit inscrit au programme de l’éducation nationale en lien avec tous les acteurs de l’éducation, non comme une notion, non comme une case supplémentaire des évaluations par compétences, mais comme un passage vécu, actif, partagé par tous. L’altruisme serait inscrit au programme, avec un double objectif de maîtrise de connaissances théoriques, d’exemples et de pratiques altruistes pour tous les élèves, comme c’est déjà le cas avec :

  • le jeu coopératif en maternelle et en primaire[5] ;
  • des  projets de soutien ou d’aide aux plus démunis, par exemple des personnes âgées ou hospitalisées vivant à proximité des écoles, collèges et lycées pour les CM1 et plus[6] ;
  • des projets d’engagement social / sociétal, émanant des enfants et des jeunes, soutenus par les professeurs en lien avec la communauté éducative et politique locale, par exemple dans le cadre des Bâtisseurs de possibles[7], des conseils d’enfants et de jeunes[8] ou d’autres initiatives ;
  • la création de junior associations, dans l’idéal avec des professeurs, dans le cadre d’un projet interdisciplinaire. Le cadre juridique permet aujourd’hui de créer des junior associations en France[9], profitons-en !

Ces quelques exemples montrent que des initiatives existent, il s’agit désormais de les généraliser, d’en inventer de nouvelles, de faire vivre cet élan partout de la manière la plus juste pour chacun et chaque territoire.

Une pédagogie altruiste

Imaginons que l’altruisme pédagogique fasse partie des exigences de l’éducation nationale pour chaque professeur, dans chaque classe de chaque école, collège, lycée de la République.

Quels seraient les principes fondateurs de cet altruisme pédagogique ? Voici quelques propositions :

la recherche du plus strict respect de tous les besoins de chaque enfant, à savoir les besoins physiologiques et intellectuels, mais également affectifs, relationnels, sensoriels et de sens[10] ;

  •  une posture de sachant accompagnant bienveillant de chaque professeur, comme le propose Janus Korczac[11] ou les mouvements de pédagogie nouvelle[12] ;
  • des méthodes d’apprentissages pratiques, collaboratives, favorisant l’entraide et le partage, comme chez Célestin Freinet[13] ou dans les écoles des Colibris[14] ;
  • des organisations du travail et des programmes orientées vers l’utilité sociale et l’éducation à la paix, comme l’a imaginé Maria Montessori[15] pour les élèves à partir du collège ;
  • des temps hebdomadaires d’échanges et de propositions où les élèves sont écoutés et entendus pour améliorer le cadre de vie, les relations entre camarades, entre camarades et professeurs, pour favoriser de nouveaux modes d’apprentissage, de nouveaux projets d’entraide, de soutien, de partage.

Si l’altruisme s’inscrivait dans la réalité de la vie quotidienne de tous les enfants, et pas seulement de quelques uns, comme c’est le cas aujourd’hui, la force de proposition, la capacité d’action et de création serait décuplée, pour leur plus grand bonheur et pour celui de la société.